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Mohamed Choukri

Le testament trahi de l’homme qui aimait Tanger

Le 15 novembre 2003, au cimetière Mershan de Tanger, sous les regards émus du ministre de la culture de l’époque et d’autres personnalités plus ou moins officielles du pays, un vieil homme allait être enterré. Cet homme s’appelle Mohamed Choukri. À Beni Chiker, petit village du Rif où il est né, en 1935, personne n’aurait pu parier sur son destin.

Ce que nous connaissons de Mohamed Choukri,  c’est d’abord son Pain Nu. Un chef d’œuvre qui se lit en quelques heures et que Paul Bowles a eu envie de traduire en anglais. C’est donc l’auteur d’un Thé au Sahara qui a permis au monde, en 1973, de découvrir la plume acerbe, triste et aiguisée de l’écrivain marocain, qui a choqué ses compatriotes,  trop conservateurs pour accepter que les tabous soient bousculés et les valeurs bafouées.

Le Pain Nu, qui fut d’abord édité en anglais, a pu l’être en Arabe et en Français grâce à Tahar Ben Jelloun, qui l’a traduit. Pourtant, le livre fut interdit de publication au Maroc entre 1983 et 2000.

Trois ans plus tard, Mohamed Choukri, l’ancien pestiféré, est enterré sous les regards émus des représentants d’une société sur laquelle il a tant craché.

À travers son œuvre, il  a exhumé la médiocrité que cette société tentait de cacher, et en a fait des trésors. Mohamed Choukri est un alchimiste qui a créé un Grand Œuvre à partir de ce que le monde lui a offert de plus vil : la prostitution, la drogue, la misère, la haine, la cruauté et l’hypocrisie des relations humaines, tant au niveau familial que social.

Son style, sincère et cru, oblige «l’autruche » qui le lit à déterrer sa tête.

Il ne caresse pas le lecteur arabe dans le sens de son poil le plus frisé mais le force à faire sa psychanalyse. Ainsi, Mohamed Choukri crucifie son père au bout de son stylo, la plume supplantée par la tête et l’encre par le sang qui, jusqu’à la dernière goutte, sonne le glas du géniteur. Mohamed Choukri, devient alors le premier marocain qui, au sens freudien du terme, tue le père, figure sacrée dans une société où notre écrivain ne pouvait être que maudit.

Choukri apprend à lire et à écrire à l’âge de 21 ans, s’offrant ainsi la possibilité de réaliser son rêve littéraire, qui sans doute lui a été insufflé par ses Paul Bowles ou autres Jean Genet, longuement fréquentés à Tanger, la ville qui a séduit de grands passionnés du 20e siècle.

Il y a ceux qui aiment Tanger et ceux qui la vivent. La première catégorie arrive à vivre ailleurs et ne comprend pas la seconde, celle de Paul Bowles, qui choisit  Tanger pour ne plus la quitter, la préférant à New York, Paris ou Hollywood. C’est que Tanger est jalouse, farouche et cruelle. Elle  ne s’offre pas au premier venu.

Celui qui aime Tanger a souvent l’impression de n’être qu’un simple passager, un amoureux éconduit, un éternel étranger. Il faut donc être Mohamed Choukri pour être aimé de Tanger, et l’écrire comme il l’a fait.

Décrié, critiqué et censuré. Ces mots résument le quotidien de cet écrivain acharné. Mais rien ne peut arriver à bout de la passion d’un homme sur lequel Tanger veille. Tanger expire une passion infinie que seuls quelques chanceux respirent. Voilà pourquoi, contrairement à son idole et ami Jean Genet, Mohamed Choukri n’était pas un écrivain errant. Mohamed Choukri était l’écrivain qui errait à Tanger. Il n’avait pas besoin de voyager. Le voyageur cherche la passion, et la passion s’est offerte à Mohamed Choukri dans chaque rue de la ville, dans le café Hafa, au Negresco et dans ses bars malfamés. Voilà pourquoi Choukri qui a découvert cette ville à l’âge de 7 ans, pour ne pratiquement plus jamais la quitter.

Ce 15 novembre 2003, au dessus du cimetière Mershan, le ciel de Tanger était bleu, mais il n’a jamais autant pleuré.

Le ministre de la culture et certaines personnes influentes de la société civile pleuraient aussi. Contrairement au ciel digne, eux ne cachaient pas leurs larmes. En réalité, ils ne pleuraient pas Choukri, car l’homme qui écrit est immortel. Il vit toujours à travers son œuvre et les émotions qu’il transmet d’outre-tombe à ceux qui le lisent.

Ce jour là, dans ce cimetière, ces gens pleuraient le meurtre dont ils partageaient tous la culpabilité : le meurtre de l’œuvre de Choukri dont une grande partie n’est pas encore publiée. Pourtant, l’auteur souhaitait léguer tous ses manuscrits et ses droits d’auteur à une association qui devait être présidée par le ministre qui pleure le testament qu’il allait trahir.

Voilà comment ceux qui n’ont pas réussi à venir à bout de la passion de notre écrivain se vengent sur son œuvre, qui aujourd’hui encore, se contente d’un simple Pain Nu, pour nourrir la mémoire d’un auteur exalté.

En 2010 Mohamed Choukri créa sa page facebook. Si on ne peut pas encore le lire on peut déjà le « liker ». Puisque toutes les révolutions passent aujourd’hui par facebook, allons sur sa page en masse.

Choukri en quelques dates :

  • 1935 : Naissance de Mohamed Choukri à Ait Chiker, près de Nador, dans le Rif.
  • 1942 : Arrive à Tanger
  • 1956 : S’inscrit à l’école, apprends à lire et à écrire. Plus tard il deviendra professeur de littérature.
  • 1966 : Rencontre Paul Bowles et Tenessee Williams.
  • 1973 : Le Pain Nu est publié pour la première fois, en anglais, traduit pas Paul Bowles.
  • 1981 : Traduction et publication du Pain Nu en français par Tahar Ben Jelloun.
  • 1983 : Interdiction du Pain Nu, dont la version originale en arabe a été publiée une année auparavant.
  • 1995 : Reçoit le prix de l’amitié franco-arabe.
  • 2000 : Le Pain Nu est enfin toléré au Maroc.
  • 2002 : Publie Visage, le dernier volet de sa trilogie autobiographique.
  • 2003 : Mohamed Choukri est inhumé dans le cimetière Mershan de Tanger.
  • 2009 : Mohamed Choukri crée une page facebook.
  • 2011 : Plus de 2300 personnes ont « liké » cette page facebook.

Bibliographie sélective :

  • Le Pain nu. Le Seuil, 1981.
  • La Tente. 1985.
  • Jean Genet et Tennessee Williams à Tanger. Quai Voltaire, 1992. 
  • Le Temps des erreurs. Le Seuil, 1992, 1994.
  • Zoco Chico. Editions Didier Devillez, 1996.
  • Paul Bowles, le reclus de Tanger. Quai Voltaire, 1997.
  • Le Fou des roses. La Découverte, 1999.
  • Visage. Dar Al Saqi - 2002

 

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