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Fiche n°1: L’Opération Ecouvillon au Sahara

Michel-Ivan Louit – “Ecouvillon? Discrète opération de maintien de l’ordre franco-espagnole.”

Ed. Marsouins & Méharistes, 2009 ISBN: 2-84367-062-6

L’auteur: officier dans l’armée française, Michel-Ivan Louit est affecté à Adrar dans le Nord de la Mauritanie (colonie française qui obtiendra son indépendance 1960) en 1957. Il est ensuite promu au sein de l’Etat-Major du secteur de l’Adora à Atar (région autour d’Adrar). Son poste lui donne un accès privilégié à la conception puis à l’exécution de l’opération « Ecouvillon », opération Franco-espagnole visant à neutraliser les activités de l’Armée de Libération Marocaine-Sud (ALM-Sud) (combattants marocains et sahraouis se battant pour éliminer toute présence coloniale dans la région) dans le Rio de Oro (partie du Sahara occidental) et de la Mauritanie.

“L’armée de Libération [Marocaine] est un instrument de l’URSS, laquelle continue à créer des difficultés aux occidentaux en Afrique. Rabat ne la contrôle pas mais la considère avec sympathie et en espère un accroissement de son territoire. Si nous nous opposons au passage de ses troupes jusqu’à une confrontation armée, nous nous mettons en situation difficile avec le Maroc ainsi qu’avec nos indigènes, qui voient en l’Armée de Libération des frères de race qui leur offrent la liberté.”

C’est en ces termes qu’un courrier adressé au gouverneur de l’Afrique Occidentale Espagnole (AOE) – actuel Sahara occidental – résume la situation en Afrique du Nord en Mars 1957. Le Maroc a obtenu son indépendance une année plus tôt de la France, puis de l’Espagne. Des éléments armés de l’ALM-Nord infiltrent petit à petit la frontière entre l’AOE et le Maroc entre Tan-Tan et Tisguirems, attaquant régulièrement des avant-postes espagnols, ce faisant devenant l’ALM-Sud. Cette dernière s’installe alors à El M’sid, Smara, Guelta, Tifariti et tout au Sud à Aousserd, Bir Guendouz et Zag (Sahara Occidental), où elle mène des attaques cette fois contre les garnisons françaises au Nord de la Mauritanie, ce qui provoque une inquiétude grandissante de Paris qui craint une contagion dans la région qu’elle contrôle.

Le gouvernement français est de plus en plus impliqué dans la guerre d’Algérie, et prépare en même temps l’indépendance de la Mauritanie dès Juin 1956. Le commandement de l’Afrique Occidentale Française (AOF) est régulièrement soumis à des attaques de harcèlement, au Nord de la Mauritanie et dans les confins Algéro-Marocains par l’ALM-Sud. Les moyens limités de l’AOF l’empêchent de mener des attaques de représailles, ce qui amène cette derniere à envisager de concentrer sa riposte sur le territoire Saharien partagé avec les Espagnols. Madrid de son côté voit cette offre de coopération d’un bon œil puisque les autorités espagnoles n’ont pas les moyens de s’opposer aux infiltrations de l’ALM-Sud sur le territoire de l’AOE. Les deux puissances coloniales commencent ainsi petit à petit à prendre contact pour coordonner leurs efforts et éradiquer la menace que représente l’ALM-Sud.

Entre temps, en janvier 1957, une première opération française d’envergure est mise en place pour chasser les unités de l’ALM-Sud qui se sont installées près de la frontière entre le Rio de Oro (Sahara occidental) et l’Adrar (Mauritanie). L’armée française envoie des unités motorisées sur place, en plus d’un soutien aérien (y compris des parachutistes) et arrive à forcer le retrait de l’ALM-Sud sans pour autant en assurer la dissolution. Cet échange violent confirme aux yeux du commandement français la nécessité de coordonner ses actions avec son homologue espagnol.

En Juillet 1957, cette coopération est formalisée lorsque le commandement espagnol à Seguiet Hamra et Rio de Oro accorde aux troupes françaises un droit de poursuite de l’ALM-Sud sur son territoire. Cette décision s’inscrit dans le cadre d’un changement dans la politique étrangère espagnole : la vieille garde franquiste, profondément francophobe et isolationniste, cède la place à une nouvelle génération de hauts fonctionnaires qui souhaitent sortir l’Espagne de son isolement diplomatique et l’arrimer solidement à l’Europe, tout en maintenant aussi longtemps que possible les restes de son empire colonial intact. Cette politique passe donc nécessairement par une coopération accrue avec la France dans son effort d’éradiquer l’ALM-Sud de ses confins sahariens. L’Etat-major Général des forces armées françaises finalise alors l’accord avec le gouverneur de l’AOE, et arrête les grandes lignes de l’opération commune entre les deux pays au Sahara Occidental. A deux reprises en Octobre et Novembre 1957 Sidi Ifni est prise sous les feux de l’ALM-Sud, qui menace la présence espagnole à Layoune, Bir Anzarane et Aousserd, ce qui pousse les Espagnols à plancher sérieusement sur l’opération conjointe avec la France.

L’Opération Ecouvillon-Teide est née. Reste à définir la date d’exécution qui, dépendant des conditions météorologiques de la région, doit avoir lieu durant le premier trimestre 1958. Ecouvillon-Teide rassemble des moyens considérables: 5000 hommes du côté français, 9000 du côté espagnol, un soutien aérien qui comprend également des avions pour le largage de parachutistes, de l’artillerie lourde et des moyens mécanisés. En face : 2000 à 2500 hommes de l’ALM-Sud, légèrement armés et se déplaçant à dos de chameau.

Le 10 Février 1958, l’opération est lancée à Smara où le premier accrochage avec l’ALM-Sud se solde par le retrait de cette dernière, bousculée par les troupes franco-espagnoles. A Guelta Zemmour, le même scénario se produit : l’action coordonnée des alliés oblige les combattants de l’ALM-Sud à évacuer leurs positions. Idem au Rio de Oro à Aousserd et Bir Anzarane puis à Seguiet Hamra: Smara, Tafoudart et Sidi Ahmed Laroussi.

Les manœuvres militaires ont également été doublées d’une action psychologique, où des tracts en arabe ont été largués pour dissuader les tribus locales de se rallier à l’ALM-Sud ou de continuer à lui fournir soutien matériel et hommes. Sur le terrain diplomatique les autorités françaises arrivent à convaincre le Maroc – et notamment le prince héritier Moulay Hassan – du risque de transformation d’une ALM-Sud victorieuse en rivale potentielle aux Forces Armées Royales.

Début Mars 1958, Ecouvillon-Teide prend fin et l’ALM-Sud est démantelée.

Note : L’opération Ecouvillon a servie à la monarchie, qui n’était pas l’acteur politique central de l’époque, à consolider son hégémonie ; hégémonie qui a été privilégiée à l’époque à la récupération du Sahara Occidental. Un territoire dont la marocanité sera revendiquée plus tard par le Palais, ce qui donnera lieu à l’épopée de la Marche Verte en 1975.

A propos de Zouhair Ait Benhamou

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