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Blog CAPDEMA. A propos de l’affaire Ali Anouzla

Blog CAPDEMA. A propos de l’affaire Ali Anouzla

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A l’heure où ces lignes sont rédigées, Ali Anouzla s’apprête à passer sa troisième nuit consécutive derrière les barreaux. Accusé d’apologie du terrorisme, il est à l’heure actuelle poursuivi dans le cadre de la loi anti-terroriste datant de 2003. Cela, alors même qu’il ne représente visiblement aucune menace pour la sécurité et la stabilité du pays. En effet, Anouzla, responsable du site web Lakome.com, connu et reconnu pour ses éditos tranchants et critiques vis-à-vis des dirigeants marocains, n’est en fait qu’un simple journaliste marocain qui, dans l’exercice de son travail, a dû relayer une information. Plus précisément un lien hypertexte renvoyant vers une vidéo de l’AQMI incitant au Djihad et menaçant directement la monarchie marocaine. Rien de surprenant jusqu’ici, sachant qu’ailleurs lorsqu’il s’agit d’une vidéo d’Al Qaeda, c’est à une diffusion en boucle qu’on a droit dans les médias télévisés nationaux et internationaux.

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 Apologie du terrorisme, simple prétexte ?

Mais il nous suffit de voir l’affaire de plus près pour comprendre qu’il n’est pas ici question uniquement d’une affaire de terrorisme où nos sécuritaires croient dur comme fer qu’un média électronique pourrait contribuer à la réalisation d’un attentat terroriste. Comme le souligne si bien Aboubakr Jamai, responsable de la version francophone du site web, si cela concernait le lien partagé par Lakome, alors le parquet et la police auraient demandé en premier lieu la suppression dudit lien. Chose qui n’a pas été faite. Et non attendre plutôt 4 jours jusqu’à ce qu’Ali Anouzla revienne d’un voyage à l’étranger, pour ensuite l’intercepter.

Il est aussi nécessaire de rappeler qu’Ali Anouzla, avec son portail électronique Lakome ont été parmi les premiers à dénoncer la fameuse affaire DanielGate, source de très mauvaises publicités pour le pouvoir en place, et surtout le Roi. Plus que cela, Lakome ne s’est pas contenté de tout simplement parler de l’affaire, le site est allé bien plus loin que cela, en osant même mener une investigation et dénoncer les responsables de la grâce du pédophile espagnol. Un travail qui a dû certainement déranger les plus hautes sphères de l’Etat. D’ailleurs, ce n’est pas la première affaire que le site électronique dérange. Il y a quelques mois aussi, c’est aussi Anouzla et son équipe qui avaient couvert les exactions commises par le forces de l’ordre à l’encontre des indépendantistes sahraouis, cela quitte à ce que toute la rédaction soit taxée d’ennemis de l’intégrité territoriale.

Accusé de servir un agenda extérieur, Ali Anouzla n’a jamais manqué de souligner qu’il ne donnait la parole à tel ou untel qu’au nom du principe sacré de la liberté d’expression. Un principe et un droit garanti pour tous, quelque que soit l’origine de la personne. En bref, on voit là la marque d’un travail journalistique en bonne et due forme dont le Maroc manque cruellement et qui dérangeait certains intérêts.

 

« Anouzla, Lakome et les autres… »

Cette affaire où le journaliste Anouzla encourt de 2 à 6 ans de prison permet néanmoins de mettre à nu quelques tares du système politico-médiatique marocain.

Il y a tout d’abord eu un édito publié par l’Opinion bien avant l’arrestation d’Ali Anouzla. Billet pour le moins surprenant où on y comprend qu’un journal, en l’occurrence celui de l’Istiqlal, appelle à ce que des mesures de condamnation soient prises à l’encontre du site Lakome. Appel entendu et reçu du côté du parquet qui s’est exécuté 48 heures après.  Quelques temps après l’arrestation, s’en est suivi le communiqué déshonorant d’un syndicat censé défendre les droits et les intérêts des journalistes face à la machine de l’Etat. Et non plutôt le contraire. Dans ce communiqué, il est question entre autres d’éthique journalistique et de respect de la profession. Deux principes que les membres du bureau du syndicat ont choisi d’ignorer pour l’occasion en signant le communiqué. Nous l’aurons donc compris, le SNPM n’est définitivement pas prêt à soutenir le « vilain petit canard » de la presse marocaine qui a choisi de sortir du droit chemin. Quid alors peut-être des politiques ? Ne sont-ils donc pas là pour saisir toute bonne occasion afin de faire valoir leur préoccupation pour que les libertés des citoyens soient protégées, et en premier ceux des femmes et des hommes des médias ? Il faudra attendre les réactions successives de quatre partis importants, dont trois constituant notre majorité gouvernementales, pour être fixé. Le premier parti, celui de l’Istiqlal, n’a donc pas hésité à qualifier Ali Anouzla de personne souhaitant porter atteinte à l’intégrité territoriale du Royaume. Les grands mots sont sortis et les jeux sont faits. Pour l’Istiqlal et les autres partis qui vont suivre, Ali Anouzla n’est plus un journaliste mais plutôt une plume rebelle qui va à l’encontre des intérêts vitaux du pays et qui nuit aussi en passant au travail noble de journaliste. L’affaire Anouzla aurait pu décidément être sans suite si une partie de la société civile ne s’étaient pas mobilisée, notamment à travers les réseaux sociaux.

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PJD, la grande désillusion

Quelques temps après la formation du nouveau gouvernement Benkirane I, il était de coutume de dire qu’on n’avait pas trop à craindre pour ce qui est des libertés publiques et des arrestations arbitraires. En effet, au-delà des maigres garantis de la constitution qui pouvait présager un bon avenir, il y avait aussi la nomination d’El Mostafa Ramid au poste de ministre de la justice et des libertés. Connu pour avoir été avocat du journaliste Rachid Nini mais également celui de nombre de salafistes, il avait aussi été l’un des principaux opposants de la fameuse loi anti-terroriste de 2003, quoi qu’il dût voter contre son gré en faveur de cette loi adoptée à la va vite, au vu des circonstances. Cela avant qu’il ne soit bien évidemment ministre de la justice. C’est donc avec un léger regret qu’on est obligé de constater que la victoire du Parti de Justice et du Développement aux élections législatives, n’est en rien un tournant pour la situation des droits de l’Homme au Maroc. PJD au pouvoir ou pas, les arrestations arbitraires ont toujours court et la presse indépendante continue à être muselée par le régime qui, comme à son habitude, a recours à des accusations montées en toutes pièces et à de faux prétextes.

 

Que nous reste-t-il à faire ?

Au-delà des manifestations qui sont organisées et des pétitions lancées pour demander la libération immédiate et sans conditions du journaliste Ali Anouzla, beaucoup trop de choses restent à faire pour que tout ceci ne se reproduise plus. A commencer par ce qui devrait être un chantier prioritaire pour les forces vives de la société civile, à savoir la refonte du code pénal dont on a déjà pu apercevoir son application liberticide pour les droits des citoyens. Et notamment la loi anti-terrorisme que rien ne justifie et qui tend à nous rappeler des heures sombres de notre histoire contemporaine où les pouvoirs publics ont eu recours à des pratiques peu orthodoxes et indignes de l’époque où nous vivons. Il en va aussi du code de la presse qui ne devrait pas punir des délits de presse par des peines de prisons. Ces deux ou trois chantiers, s’ils ne sont pas prioritaires pour certaines institutions, dont notamment le parlement, ils devraient l’être pour nous. Car, il en va de l’intérêt de tous les citoyens, de leur liberté et de leurs droits d’expression et d’information qui sont, rappelons-le, une fois n’est pas coutume, garantis par la constitution de 2011.

Soufiane Sbiti, secrétaire général de Cap Démocratie Maroc.

 

A propos de Soufiane Sbiti

Secrétaire général de Cap Démocratie Maroc.

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